#50: Judith Zelman

Écrit par Eron Main

Judith est née à Ottawa en Ontario, le 16 mai 1967. Elle a eu une enfance canadienne typique à Ottawa où son père Maier était fonctionnaire et sa mère Peggy enseignante. En 1981, sa vie a pris une orientation différente. Alors qu'elle était en vacances l'été sur l'île de Vancouver, elle s'est sentie malade, avec de la fièvre et des douleurs abdominales. On a tout d'abord diagnostiqué une appendicite, mais la paralysie a commencé à l'envahir, au début dans les pieds et les mains, puis dans les jambes et les bras. De retour à Ottawa à l'hôpital pour enfants de l'Est de l'Ontario, on lui a diagnostiqué le syndrome de Guillain-Barre, une maladie auto-immunitaire rare dans laquelle le système immunitaire attaque les cellules nerveuses saines du système nerveux périphérique. Finalement, elle est restée complètement paralysée.

Beaucoup de personnes atteintes du syndrome de Guillain-Barre récupèrent complètement, même si cela peut prendre une année entière pour que la mobilité totale revienne. Mais Judith faisait partie du tiers des patients qui conservent un handicap  permanent suite à cette maladie. Pour Judith, cela signifiait la perte permanente de fonctionnalité dans certains muscles du bas des jambes et des mains, ainsi que des troubles constants de l’équilibre. Même si elle pouvait marcher sans aide sur de courtes distances, ou plus longtemps avec des béquilles, elle devait avoir recours à un fauteuil roulant pour avoir une mobilité complète et jouir d'une vie indépendante.

Les mois d'immobilité, suivis d'une longue réadaptation, ont été durs pour l'adolescente Judith, âgée de quatorze ans. Alors pour s'échapper du service de réadaptation - et de la surveillance assidue de sa mère - elle a commencé à voyager à des événements sportifs. Le sport, qui était au début un moyen de s'échapper et une occasion de vivre un peu d'une vie normale, est vite devenu une passion pour elle. Et Judith est devenue une excellente athlète, se spécialisant dans les épreuves de lancer du disque, du javelot, et du poids, son engin de prédilection. Après ses débuts en 1982, elle s'est qualifiée pour le Championnat canadien en 1983, et dès 1984, elle devenait membre de l'équipe nationale. Elle a représenté le Canada aux Jeux paralympiques de Stoke Mandeville en 1984, de Seoul en 1988, et de Barcelone en 1992. Au Championnat du monde de 1990 à Assen elle a remporté une médaille d'argent et établi un record du monde au lancer du poids dans sa classe F54. En chemin, elle a établi les records canadiens F54 du lancer du disque, du javelot, et du poids, records qui tiennent encore aujourd'hui.

Mais, un seul sport ne lui suffisant pas, Judith a commencé à jouer au rugby en fauteuil roulant en plus de pratiquer l'athlétisme. Elle a commencé à le pratiquer au sein du club des Stingers d'Ottawa en 1982. Judith était une des rares femmes à jouer au rugby en fauteuil roulant, mais sa classification élevée, combinée à ses habiletés, son travail acharné et sa détermination, en ont fait une compétitrice redoutée qui était l'égale des hommes avec et contre lesquels elle concourait. De 1984 à 1996, elle a participé tous les ans au Championnat canadien comme membre de l'équipe de l'Ontario ou de l'équipe de l'Alberta, obtenant de nombreuses fois le prix de joueuse la plus utile du tournoi ou celui de membre de l'équipe d'étoiles du tournoi.

Judith a été sélectionnée pour la première fois à titre de membre de l'équipe nationale de rugby en fauteuil roulant en 1990, mais elle a dû céder sa place suite à l'insistance de son entraîneur de lancers, qui voulait qu'elle se concentre sur l'athlétisme. Aux Jeux paralympiques de 1993, elle a arrêté les lancers et s'est concentrée sur le rugby. Elle a été sélectionnée pour la deuxième fois au sein de l'équipe nationale en 1995, et cette année-là, elle a fait partie de l'équipe canadienne qui a remporté la médaille d'argent au premier Championnat du monde de rugby en fauteuil roulant à Nottwil, en Suisse.

En 1998, maintenant mariée et avec un jeune enfant, alors qu'elle poursuivait une carrière exigeante au sein du Service canadien du renseignement de sécurité, Judith a pris sa retraite du rugby en fauteuil roulant et du sport de compétition en tant qu'athlète. Mais c'était loin d'être la fin de son implication sportive. Le sport lui ayant tant donné - une expérience de vie, l'indépendance, un sens d'accomplissement, et la reconnaissance - que son handicap ne la définissait et ne la limitait pas. Elle voulait lui renvoyer l'ascenseur.

Elle a donc commencé à entraîner l'équipe provinciale de rugby en fauteuil roulant de l'Ontario en 1996, et elle l'a menée à la conquête d'une médaille de bronze au Championnat canadien de 1998, la première médaille de l'Ontario depuis qu'elle avait remporté la médaille d'argent comme membre de cette équipe en 1984. En 1997 elle est devenue membre du comité de rugby en fauteuil roulant de l'ACSFR, dont elle a assumé le rôle de présidente à partir de 2000, contribuant au développement d'un réel système de haute performance pour le rugby en fauteuil roulant canadien. Pendant son mandat, le Canada a obtenu ses meilleurs résultats de l'histoire sur le plan international, et notamment le titre de champion du monde à Göteborg, en Suède, en 2002. Elle a également siégé au conseil d'administration de l'ACSFR depuis 1998.

À partir de 2000, Judith a représenté le Canada aux réunions de la Fédération internationale de rugby en fauteuil roulant (IWRF). En 2002, elle a été élue membre du conseil d'administration de la IWRF. Dans ce rôle, elle a fait partie du groupe qui a fait progresser la IWRF jusqu'au statut de fédération internationale indépendante. Elle a été une des participantes clés de l'importante séance de planification stratégique de 2006 qui a jeté les bases de l'indépendance de la IWRF à partir de 2010.

Les contributions de Judith au sport ont été reconnues à de multiples reprises. En 1988, elle a été une des porte flambeau du relais de la flamme olympique pour les Jeux olympiques de Calgary. En 1992, on lui a décerné la médaille du 125e Anniversaire de la Confédération du Canada pour ses performances sportives, puis la médaille du Jubilé d'or de la Reine Elizabeth II en 2002, pour ses contributions à titre de bénévole et de leader sportive. Tout au long de sa carrière sportive d'athlète et de leader, Judith  a également été une exceptionnelle ambassadrice des sports pour les personnes ayant un handicap. Elle a souvent parlé de l'impact positif que le sport a eu sur sa vie, et incité de nombreuses autres personnes à le pratiquer et à demeurer impliquées.

Elle a aussi présenté les sports pour personnes ayant un handicap à sa famille. À partir de 1988 on la voyait souvent à des compétitions de rugby en fauteuil roulant avec un de ses enfants, Isaac ou Susan, ou les deux, sur ses genoux ou debout à côté d'elle, pour regarder les matchs, son mari Eron étant souvent sur le terrain à titre d'arbitre. Judith travaillait aussi avec Eron, maintenant directeur général de la Fédération internationale de rugby en fauteuil roulant, à titre de membre du comité canadien de rugby en fauteuil roulant et de membre du conseil d'administration de la IWRF. D'ailleurs il la remercie de lui avoir présenté le rugby en fauteuil roulant et de l'avoir inspiré à s'impliquer.

Malheureusement, Judith n'a pas pu voir les fruits de tout son travail. En effet, début 2006, on lui a diagnostiqué un cancer du sein. Mais malgré sa maladie et l'impact du traitement, elle a continué son travail bénévole. En août 2006, à peine terminé un cycle de chimiothérapie, elle a pris l'avion pour la Nouvelle-Zélande pour assister au Championnat du monde de rugby en fauteuil roulant et participer à l'assemblée générale annuelle et aux réunions de planification de la IWRF. Le sport était sa passion, et elle n'avait pas l'intention d'y renoncer tant qu'elle pourrait lui renvoyer l'ascenseur.

Judith nous a quittés le 3 décembre 2007, laissant à titre d'athlète, de bénévole, et de dirigeante, tout un legs de contributions qui se font encore sentir aujourd'hui. À la fin de l'année, l'ACSFR a inauguré le prix en mémoire de Judith Zelman, qui est décerné tous les ans au meilleur ou à la meilleure athlète recrue du Championnat canadien de rugby en fauteuil roulant. Ce prix a été instauré en reconnaissance de son travail et en particulier de la valeur qu'elle accordait au recrutement de nouveaux participants en sport. Nous nous souviendrons d'elle comme d'un exemple de ce qu'on peut accomplir grâce à du travail acharné et de la détermination, pour renvoyer l'ascenseur à ceux qui vous ont aidé.